Actualités du CDPC



Norberto Bobbio :
La disparition de la « conscience critique »
de l'Italie

par Michaël BARDIN
ATER à la Faculté de Droit de l'Université du Sud Toulon-Var
Centre de Droit et de Politique Comparés Jean-Claude ESCARRAS

Norberto Bobbio, considéré depuis de nombreuses années comme le père spirituel et le maître à penser du centre-gauche italien, figure emblématique d'une approche philosophique de la politique italienne, s'est éteint dans sa ville natale, le 9 janvier 2004. Sa vie comme ses travaux ont été conditionnés par les vicissitudes de la démocratie dans son pays tout au long du XXème siècle.

Né le 18 octobre 1909, au sein d'une famille aisée de la classe moyenne turinoise, il étudiera la philosophie du droit avec Gioele Solari, avant d'enseigner à Camerino (1935-1938), Sienne (1938-1940) et Padoue (1940-1948). En 1942, il adhère au parti Azione (parti de l'élite intellectuelle libérale socialiste) dont le seul objectif est la démocratie, « une démocratie sans adjectifs », ni chrétienne, ni socialiste. À Padoue, il collabore avec la résistance, et sera brièvement emprisonné en 1943. Sa lutte contre le fascisme, bien qu'essentiellement intellectuelle, sera fondatrice de l'influence qu'il exercera au profit du respect des libertés civiles et politiques. Il réintègre l'Université de Turin en 1948, succédant à son professeur jusqu'en 1972, date de la création au sein de cette même université d'une chaire de science politique qu'il occupera jusqu'en 1984. Directeur de l'Académie des sciences de Turin et membre d'honneur des Universités de Paris, Buenos Aires, Madrid, Bologne et Chambéry, il dirigeait parallèlement plusieurs revues dont la Revue de philosophie (avec Nicola Abbagnano).
Il collaborera aussi avec de nombreux intellectuels dont le groupe turinois Guistizia e Libertà en compagnie de Foa, Leone et Natalia Ginzburg, Franco Antonicelli et Massimo Mila.

Cet idéal de justice et de liberté guidera l'œuvre et la vie de Norberto Bobbio, soutenant que des droits sociaux fondamentaux comme l'éducation, le travail ou encore la santé sont les conditions préalables à un meilleur exercice de la liberté. Auteur d'une cinquantaine d'ouvrages et de plusieurs centaines d'articles, l'influence de certains auteurs sur son travail est indéniable : celle du positivisme juridique d'Hans Kelsen ou encore de Hobbes et de l'école du droit naturel en matière de théorie politique. C'est d'ailleurs à l'occasion de son étude sur l'auteur du Leviathan que Bobbio entrera en contact avec le politologue allemand Carl Schmitt avec lequel il entretiendra par la suite une relation épistolaire prolongée.
L'auteur s'attachera également à présenter de manière novatrice et surtout pédagogique les plus grandes théories politiques occidentales : Hegel, Locke, Montesquieu, Rousseau ou encore Kant.

Il n'aura de cesse, en homme ouvert au débat d'idées, d'ancrer sa réflexion dans « la certitude du doute » afin de mieux servir sa lutte pour la démocratie et ses valeurs, une démocratie « subversive, dans le sens le plus radical du mot, parce que, où elle arrive, elle bouleverse la conception traditionnelle du pouvoir, selon laquelle le pouvoir descend du haut vers le bas ».

Fidèle à cet idéal, il deviendra, dès les années 1950, l'esprit critique de la gauche italienne : on se souvient de ses débats avec Palmiro Togliatti, avec le PCI, ou encore de son interprétation hétérodoxe de la pensée d'Antonio Gramsci. Dans le même sens, il sera des plus critiques à l'encontre de la politique de Bettino Craxi, la « démocratie de l'applaudissement ».
En 1966, il soutiendra le processus d'unification entre les socialistes et les sociaux-démocrates. Un moment pressenti, en 1978, pour être le prochain président de la République, il sera finalement nommé sénateur à vie (1), en 1984, par le président de la République Sandro Pertini.

Toujours attentif aux travers de sa société, en 1984, dans Il futuro della democrazia, l'auteur soulignait quelques traits négatifs caractéristiques des démocraties modernes : la subordination des individus aux groupes organisés combattant pour des intérêts particuliers au détriment d'une représentation politique générale, le pouvoir croissant des techniciens et bureaucrates, ou encore l'instabilité gouvernementale dérivée de l'incapacité des autorités nationales à traiter l'ensemble des demandes sociales.
Norberto Bobbio s'était encore illustré en décembre 2000 en s'attaquant à Jean-Paul II qu'il avait accusé d'être « le parfait Pape de la contre-réforme » ou encore en soutenant qu'il était « un devoir moral » d'empêcher la coalition de centre-droit de Silvio Berlusconi de gagner les élections.

Lui rendant un dernier hommage, lors de sa visite à la chapelle ardente dressée près de l'Université de Turin, le président Carlo Azeglio Ciampi a affirmé qu' « avec Norberto Bobbio disparaît la conscience critique de la gauche italienne. Il aura été « l'oracle » vers qui, périodiquement, et surtout dans les instants les plus critiques de la récente histoire italienne, les intellectuels et les politiques de gauche se sont tournés. Toujours surprenant, il aura insufflé dans la pensée politique l'inquiétude de ceux qui - comme lui - se sentait appartenir à cette catégorie d'hommes qui ne sont jamais satisfaits d'eux-mêmes. L'héritage de la réflexion politique laissé par Bobbio à la gauche italienne est immense ».

M.B. (25/02/2004)
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(1) L'article 59 de la Constitution italienne prévoit deux catégories de sénateurs à vie : l'alinéa 1 que « Sauf renonciation, tout ancien Président de la République est sénateur de droit et à vie » et l'alinéa 2 que « le Président de la République peut nommer sénateurs à vie cinq citoyens ayant honoré la Patrie par des mérites éminents dans le domaine social, scientifique, artistique et littéraire ».



  • Œuvre de Norberto Bobbio :

    - 1934 : L'indirizzo fenomenologico nella filosofia sociale e giuridica.
    - 1934 : Scienza e tecnica del diritto.
    - 1938 : L'analogia nella logica del diritto.
    - 1942 : La consuetudine come fatto normativo.
    - 1944 : La filosofia del decadentismo.
    - 1950 : Teoria della scienza giuridica.
    - 1955 : Politica e cultura ;
    -
    1955 : Studi sulla teoria generale del diritto.
    - 1958 : Teoria della norma giuridica.
    - 1960 : Teoria dell'ordinamento giuridico.
    - 1961 : Il positivismo giuridico.
    - 1963 : Locke e il diritto naturale.
    - 1964 : Italia civile.
    - 1965 : Da Hobbes a Marx ;
    - 1965 : Giusnaturalismo e positivismo giuridico.
    - 1969 : Saggi sulla scienza politica in Italia.
    - 1970 : Studi per una teoria generale del diritto.
    - 1971 : Una filosofia militante, Studi su C. Cattaneo.
    - 1976 : Quale socialismo ?
    - 1978 : Dalla struttura alla funzione ;
    - 1978 : Il problema della guerra e le vie della pace.
    - 1981 : Studi hegeliani.
    - 1984 : Il futuro della democrazia ;
    - 1984 : Maestri e compagni.
    - 1988 : Il terzo assente.
    - 1989 : Thomas Hobbes ; L'età dei diritti.
    - 1994 : Destra e sinistra.
    - 1995 : Bibliografia degli scritti, 1934-1993.
    - 1996 : De Senectute.
    - 1999 : Autobiografia ;
    - 1999 : Teoria generale della politica.
    - 2001 : Dialogo intorno alla repubblica.

  • Ouvrages traduits en langue française :

    - Droite et gauche : essai sur une distinction politique
    ,
    Seuil, 1996, trad. S. Gherardi, J.-L. Pouthier.

    - Essai de la théorie du droit
    ,
    LGDJ, 1998, trad. M. Guéret.

    - Libéralisme et démocratie
    ,
    Cerf, 1996, trad. N. Giovanni.

    - L'État et la démocratie internationale : de l'histoire des idées à la science politique
    ,
    Éd. Complexe, 2002, trad. N.Giovanni, P. Maguette et J. Vogel.